Comment la révolution culturelle française provoque de nouveaux clivages politiques

Comment la révolution culturelle française provoque de nouveaux clivages politiques

Traditionnellement, les Français ne se faisaient pas tatouer, en partie parce que l’église désapprouvait cette pratique. Mais il y a eu récemment un changement massif : un quart des moins de 35 ans ont des tatouages, contre 1 % des plus de 65 ans, selon les enquêteurs de l’Ifop. Les jeunes ouvriers sont les plus décorés.

Depuis mon arrivée en France en 2002, j’ai vu le pays accomplir une révolution culturelle. Le catholicisme s’est presque éteint (seuls 6 % des Français assistent habituellement à la messe), mais pas autant que son rival de longue date, l' »Eglise » communiste. La population non blanche n’a cessé de croître.

Dans plusieurs régions, l’histoire de la famille ressemble à ceci : grand-père François était agriculteur, grand-mère Marie élevait les enfants, papa Jean-Claude travaillait à l’usine et maman Nathalie enseignait à temps partiel. Aujourd’hui, le jeune Kevin (les noms anglais remplacent les noms français) est réceptionniste d’hôtel, séparé de la mère de son enfant, Malika.

Une nouvelle société individualisée, mondialisée et irréligieuse exige une nouvelle politique. Les élections européennes de la semaine dernière ont confirmé la nouvelle fracture française : les vainqueurs économiques se sont unis derrière Emmanuel Macron, tandis que les perdants sont moins unis mais surtout derrière le leader d’extrême droite Marine Le Pen.

Elle a obtenu 23 % des suffrages dimanche, soit un point de plus que Macron ; les partis verts en ont obtenu 13,5 %, tandis que les groupes dominants des dernières décennies, le centre-droit et le centre-gauche, sont tombés à 8,5 et 6 % respectivement. L’archipel français : Naissance d’une nation multiple et divisée, un livre du sondeur de l’Ifop Jérôme Fourquet, explique l’éclatement de la société derrière ces chiffres.

À l’aide d’une vaste collection de données, Fourquet montre, premièrement, qu’une grande partie de la classe ouvrière s’est détachée de la France traditionnelle. On le voit dans les tatouages, les prénoms des romans et le mépris des injonctions « républicaines » pour embrasser l’Europe, accepter l’immigration et arrêter de fumer.

Beaucoup de gens n’entendent même plus ces injonctions, car ils ont cessé de regarder la chaîne de télévision autrefois presque universelle TF1. Les exurbs ouvriers du nord-est et du sud-est désindustrialisés, en particulier, sont de retour au Pen.

Pendant ce temps, l’élite fait aussi discrètement sécession avec le reste de la France. Cette séparation n’est pas due à l’augmentation des revenus : L’inégalité française n’a pas beaucoup bougé. Au contraire, les plus éduqués se sont enfermés dans de jolis centres urbains, de Paris à Toulouse et Lyon, en passant par Compiègne et Limoges, où il fait bon vivre.

Les vainqueurs français existent aujourd’hui dans une sorte d' »autarcie », se mélangeant rarement avec d’autres classes, écrit Fourquet. Ce sont des optimistes dans un pays pessimiste. Ils ont le sentiment de s’élever dans « l’ascenseur social », comme l’appellent les Français, alors que la plupart des gens de la classe ouvrière disent dans les sondages qu’ils vivent moins bien que leurs parents.

Les lauréats éduquent leurs enfants dans le privé ou dans les excellentes écoles publiques de leur quartier, et leur font apprendre l’anglais dès leur plus jeune âge. De plus en plus de gagnants quittent la France : Macron a remporté 59 % des suffrages français à Palo Alto au premier tour des élections présidentielles de 2017 et a recueilli plus d’argent en Grande-Bretagne que dans les 10 plus grandes villes de province françaises réunies.

Les vainqueurs français vont au-delà de la droite et de la gauche. Ils ont fait preuve de solidarité de classe en s’unissant derrière Macron. Les hauts salariés, qui ont pourtant voté avant 2017, sont largement d’accord avec lui sur le fait que la France doit se transformer pour prospérer dans le contexte de la mondialisation. Ils aiment ses réformes du marché du travail. Il a provoqué un coming-out libéral parmi les bourgeois de gauche, affirme Fourquet.

Bref, Macron n’est ni un « centriste » ni un président accidentel. Parce qu’il attire une telle opposition, il est facile d’ignorer son soutien tout aussi fort. Les retraités fortunés, qui en 2017 ont favorisé François Fillon du centre-droit, rejoignent désormais la coalition des vainqueurs : dimanche, Macron a pris Versailles et Deauville, la ville de plage favorite des douairiers.

Il a également une base régionale importante, dans l’ouest de la France, en particulier en Bretagne. Fourquet explique que l’Occident ne s’est jamais désindustrialisé, parce qu’il ne s’était pas beaucoup industrialisé au départ. Cette partie de la France n’a pas non plus connu beaucoup d’immigration. L’expérience occidentale médiane des dernières décennies a plutôt été de passer d’une vie paysanne appauvrie à quelque chose de plus confortable.

Si Macron peut s’accrocher à un éventail d’occidentaux et à ses gagnants urbains, il pourrait être réélu en 2022 plus facilement qu’il ne l’a été en 2017, étant donné que le centre-droit et le centre-gauche ont imploqué.

Les classes ouvrières semblent trop divisées pour le battre. Beaucoup d’entre eux votent à l’extrême gauche, et peu d’anciens gauchistes et de minorités ethniques soutiendront jamais Le Pen. Pas étonnant que les gilets jaunes aient préféré protester contre Macron dans la rue plutôt qu’aux élections. Le mouvement n’a uni la plupart de la classe ouvrière qu’en gardant le silence sur l’immigration et en se concentrant sur le pouvoir d’achat.

patrick